Elle voulait voir Paris

Publié le 8 Mars 2016

Elle voulait voir Paris

La parisienne arrive un jour bien fatiguée. On lui dit qu’elle est là pour se reposer et puis qu’elle pourra rentrer.

Elle est née à Montmartre et le revendique d’emblée, elle ne va pas moisir ici.

On se croirait dans quai des brumes : 

Atmosphère, atmosphère, est ce que j’ai une gueule d’atmosphère!

Le temps passe et elle ne rentre pas. Elle n’a rien à foutre avec les ploucs de Province, elle veut prendre le métro et s’tirer illico.  

On lui dit qu’elle est à la maison de retraite et qu’il n’y a pas de métro. 

« Mais y’a qu’des fous la dedans, comment ça y’a pas de métro. C’est quoi cette baraque ? J’m’en fou, j’ai  l’habitude de marcher, je m’en vais à pieds. »

Sa vie c’est Paris, les grands boulevards, la Samaritaine, l’usine où elle est ouvrière, les copines, le p’tit noir au comptoir…

Les vacances sont terminées, elle veut revoir Paris !

Chaque jour les portes claquent, les affaires volent et elle tourne en rond comme un lion en cage cherchant inlassablement une issue.

 Ce sont elles qui ont les clefs ces salopes

Alors, elle s’énerve et jette tout à la figure du personnel. Elle n’en démord pas :

Elle veut revoir Paris!

Elle refuse la toilette, de manger, de participer aux activités. Elle hurle qu’on l’a cambriolé.

Le médecin lui donne des cachets  

Parfois, elle est plus calme et nous parle de la guerre et des allemands qu’elle a vu défiler et qui faisaient claquer leurs bottes sur les Champs Elysées.  

Et puis encore plus loin, elle raconte son enfance, les galopades dans le quartier et le ciné Gaumont ou elle aimait aller.

Et puis, elle y revient, elle doit prendre le train. Elle entre dans des rages folles. 

« Les autres ils sortent, pourquoi pas moi, j’suis en prison ou quoi ? »

 

Le lendemain ça recommence.

« Il faut manger ! »

  • Je veux m’tailler. J’m'en fou, j’crèverais plus vite »

Elle repousse le café, recrache ses cachets qui vont l’empoissonner et cherche ses chaussures qu’on lui a encore planquées.  

« C’que c’est archaïque ici ! sort elle tout à trac. Qu’est-ce que j’fou là, j’suis pas chez moi ? »

Elle se fou de tout, des vêtements qu’elle va porter, du jour de la semaine, du croissant du petit déjeuner, de la belle journée ensoleillée, de Pâques qui pointe son nez.

Elle ne veut pas parler, les questions l’emmerdent, qu’est que ça peut leur foutre de connaître  ses souvenirs, son métier ou sa couleur préférée…

Elle veut revoir Paris

Ce  dimanche-là,  elle marche sans fin comme à son habitude avec son sac en bandoulière et son chapeau sur la tête.  Elle tend son nez à chaque porte et aperçoit une soignante.  

« C’est par là la sortie demande-t-elle de sa voix d’Arletty ? »

  • Ça va être le goûter répond la femme en blanc pour faire diversion. »

Elle l’invite à s’asseoir derrière le poste d’informatique et lui propose un petit jeu pour patienter :

  • Donnez-moi un mot qui vous passe par la tête lui demande l’aide-soignante souriante.
  • Tour Eiffel répond spontanément la parisienne. »   

Et miraculeusement des dizaines monuments apparaissent sur l’écran.

La dame est subjuguée et son visage rivé sur l’écran  s’éclaire d’un sourire extraordinaire.    

Elles jouent un long moment au gré de leurs idées et puis l’aide-soignante lui demande son film préféré.

Jaillit alors d’on ne sait où ce titre poétique :

« Le chant du printemps ».

  • Avec Jeannette Mac Donald et Nelson Eddy ajoute la vieille dame sûre d’elle. »

 

 Le moteur de recherches extrait du fond de sa mémoire le synopsis de cette comédie musicale américaine de 1937.

La parisienne exulte et bavarde sans fin, elle reconnait bien les acteurs du passé et la musique aimée.

L’espace d’un moment, ses grands yeux sombres brillent et reflètent une jeune fille en fleur.

Que le printemps revienne pour notre parisienne !

 

Rédigé par Véronique

Publié dans #Résidents

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