Ce grand imposteur d’Alzheimer

Publié le 27 Août 2016

Ce grand imposteur d’Alzheimer

En cette fin de matinée, rien ne réussit à l’apaiser. Un peu plus tôt, elle a pris son petit-déjeuner, réclamant un café crème et un croissant au beurre puis elle a refusé offusqué, l’aide à la toilette, arguant avec dédain qu’elle n’était plus une gamine.

Dans ce lieu collectif avec des horaires et des règlements, se mélangent des flashs de l’hôtel Beau Soleil et du pensionnat St Joseph de son adolescence.

Mais, elle est désormais une jeune femme libre, jeune et moderne comme en témoignent sa tenue de denim, ses grosses bagues aux doigts et ses longs cheveux clairs balayant ses épaules.

Elle déclare qu’elle s’est arrêtée ici pour la nuit et qu’il est impératif qu’elle rentre chez elle.

Elle arpente les couloirs, en quête de renseignements et cherche un responsable.

Elle réclame ses clés et ne sait plus où est garée sa voiture, elle panique, c’est sûr on la lui a volée.

Comment, ici ce n’est pas un hôtel mais arrêtez de raconter n’importe quoi, dîtes que je suis folle pendant que vous y êtes !

Chaque jour, elle répète inlassablement son histoire. Une semaine, un mois, un an, quatre ans qu’elle est arrivée hier dans ce gite de passage cherchant son chemin pour rentrer au bercail.  

Ce jour-là, quelqu’un lui dit une énième fois qu’elle est à la maison de retraite. Et pour la première fois, elle ne se rebiffe pas et lance cette phrase avec effroi :

C’est la mascarade dans ma tête.

Ce grand imposteur d’Alzheimer

Ces mots d’une grande lucidité me touchent au cœur et me laissent bouche bée.  

Je visualise ce jeu de dupe de son pauvre cerveau criblé de plaques séniles qui travestit la vérité, l’empêche de raisonner, d’élaborer comment rentrer.

Je vois défiler avec ses yeux, tous ces gens qui l’entourent, ces grimaces et ces cris, ces femmes en blanc et ces vieux recroquevillés dans leurs fauteuils coquilles.

Je vois la grande scène de sa vie qui joue une tragédie hypocrite en effaçant les actes et supprimant les vers.

Tous ces acteurs tartuffes qui manipulent ses journées, veulent lui faire croire que sa mère est morte, que sa maison est vendue, qu’elle habite ici depuis plusieurs années.

Pieds et poings liés par ce grand imposteur d’Alzheimer, elle n’a d’autres choix que de partir en tournée dans son passé, de s’éloigner toujours plus loin de ce présent au décor effrayant.

A chaque étape, elle laisse un peu plus d’elle-même, désapprenant comment jouer au jeu de sa vraie vie. 

Reposes-toi, Alexia, le rideau est tiré, Alzheimer n’aura pas, le plus beau, le plus pur:

L’essence de toi-même.

 

Ce grand imposteur d’Alzheimer

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Publié dans #Résidents

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ellea40ans-Stephanie 28/08/2016 06:49

Ton texte est très beau, très fort.

28/08/2016 11:26

C'est gentil Stéphanie. Mes textes sur Alzheimer sont ceux que je préfère mais sur HC ce n'est pas trop dans l'esprit, je crois.
En tout cas merci de l'avoir lu et de me renvoyer ce commentaire; je suis contente qu'il t'ai touché.
Bon dimanche

Zabeth 27/08/2016 23:17

Je revois très bien ce moment qui nouas avait vraiment interpellé ! Quelle belle narration. Encore merci à toi de sublimer ses moments si déstabilisants. Continue, tu nous apporte beaucoup de réconfort, toi qui en as aussi besoin.

27/08/2016 23:22

Bonsoir Zabeth, un moment, dix, cent moments....celui auquel on pense mais tant d'autres aussi. Des bribes chipés dans l'exercice de nos professions qui nous interpellent, nous aide à réfléchir et à remettre sur le tapis nos prises en soins.
Mais c'est vrai que cette phrase "c'est la mascarade dans ma tête", me poursuit encore! J'ai failli appelé l'article comme ça d'ailleurs.
Merci de ta fidélité et de tes encouragements
Véro