Le poids des mots, l’échec du silence

Publié le 11 Janvier 2017

Le poids des mots, l’échec du silence

Ce samedi-là, je n’avais plus de voix, elle s’était mise en veille sous l’attaque d’une pharyngite hivernale. De ma bouche, ne sortaient plus que des borborygmes gutturaux, des sons rauques à peine audibles qui se perdaient dans l’air avant de parvenir à mes interlocuteurs.

Le matin au téléphone, pour rire, j’avais tenté un remake de la pub en appelant ma fille et lui disant : c’est ta mèèère…Mes collègues, elles aussi s’esclaffèrent en me disant bonjour et lancèrent quelques plaisanteries sur mon aphonie carabinée.

Jusque-là, moi aussi, je ris de mon infortune passagère, après tout il n’était pas si terrible pour une fois de me taire.

Et bien j’avais tort car en réalité il s’avéra très vite insupportable de travailler auprès de mon groupe de malades Alzheimer alors que j’étais privée de mon bel organe. Mon mutisme les plongea dans une grande incompréhension de ce que j’attendais d’eux avec comme corollaire immédiat des attitudes oppositionnelles. Je tentais de suppléer à ma voix mutilée avec des sourires à pleines dents, toute une palette de signes et même un petit carnet mais malgré mes efforts démesurés, je ne parvins pas à établir cette relation de confiance tellement indispensable pour prendre soin des personnes désorientées.

Pourtant la communication non verbale, je connais, je pratique, je maitrise, cela fait des années que j’apprends à être attentive et à décrypter tous les signes corporels, les mimiques, les postures des personnes atteintes d’aphasie. Mais là, c’était moi qui ne parvenais plus à me faire comprendre, je ressemblais à une poupée burlesque aux pommettes écarlates dont le disque éraillé des cordes vocales faisait chanceler la voix et dispersait au vent les informations.

Mon incapacité à communiquer s’implantait clairement au fur et à mesure que mes piles usées s’affaiblissaient, c’était sûr j’allais tomber en rade à force de gesticuler dans tous les sens

Je me rendais bien compte que mon agitation ne voulait rien dire pour ces résidents avec des pathologies démentielles, mais que faire ?

Mme Jeanne comme chaque jour réclamait en boucle de téléphoner à ses parents et devant mon mutisme elle incorporait à sa litanie d’un ton de plus en plus soutenu « madame, madame, MADAME répondez moi ».

Mme Ginette lorsque je la mis aux toilettes en articulant sans sons les mots de politesse me demanda si je lui faisais la tête.

Le plus difficile fut avec M Paul qui le soir venu fut particulièrement agité, il erra un moment à la recherche de sa chambre et m’accosta pour que je le ramène chez lui. Je le guidais donc jusqu’à sa porte mais les choses se gâtèrent lorsqu’il bloqua soudain sur le seuil en déclarant qu’il voulait son autre chambre. La situation était fréquente et habituellement avec des mots appropriés il eut été facile de le rassurer, de reformuler son manque de sa maison et de le guider vers son lit

Sans voix je ne pus qu’émettre quelques piaillements et lui montrer le panonceau à son nom tout en lui touchant le bras en signe d’apaisement. Sa colère monta soudain, il était persuadé qu’on voulait l’embrouiller et que c’était un traquenard, il leva alors la canne pour me repousser et repartir plus loin.

Je mesurais pleinement mon impuissance, confrontée à ces situations que je ne maitrisais plus et je n’eus d’autres recours que de passer la main à une collègue.

J’entendis M Paul dire peu après: «qu’est-ce qu’elle a, elle n’est pas comme ça d’habitude ».

Le brave homme s’était bien rendu compte que quelque chose clochait sans parvenir à analyser la situation de mon extinction de voix. Et ce qui est extraordinaire dans cette maladie d’Alzheimer qui n’en finit pas de m’interpeler est que le lendemain, le résident me demanda si j’allais mieux.

Ce handicap provisoire a permis une fois de plus de mesurer l’équilibre fragile des accompagnements du quotidien et a bien mis en évidence l’importance de la communication adaptée, elle fera l’objet d’un prochain article.

 

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Publié dans #Soignants, #Résidents

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