La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt

Publié le 5 Février 2017

La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt

Traiter de la maladie d’Alzheimer n’est pas chose facile sans tomber rapidement dans les clichés, la peur ou l’occultation.

L’auteur a effectué un énorme travail de recherches, d’observations et de recueils de témoignages pour réussir ce challenge de produire une bande dessinée sur le sujet.

Ses personnages sont tous très expressifs dans leurs émotions et rapidement attachants.

Alors vite, venez faire connaissance avec eux.

La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt

Le début de l’histoire évoque la détresse et l’épuisement d’une famille dont le père perd de plus en plus la tête. Ernest entre à la maison de retraite et nous le suivons ainsi que ses amis dans leur vie quotidienne.

J’ai retrouvé un certain nombre de scènes à peine caricaturées qui représentent avec humour la vie en institution : les salles de vie où les vieux somnolent une grande partie de la journée, l’importance des repas, la TV qui est toujours sur la même chaine, les animations types telles la gymnastique ou le Loto, le repas amélioré de Noël où les soignants ont tous enfilé des bonnets rouges, les visites des familles où les personnes âgées ne cessent de se plaindre, la distribution des médicaments, le goûter, la visite du médecin, la file de fauteuils roulants en sortie de salle à manger pour espérer être conduits plus vite, l’unité fermée qui fait peur et où l’on sait qu’on déménagera lorsque ça déménagera trop la haut.

Côté humain, on retrouve comme en vrai, un échantillon de la société, une petite collectivité où chacun apporte son histoire de vie, son caractère, ses joies et ses galères. Il y a aussi des « Marcel et Georgette », de ces couples toujours unis malgré la vieillesse et les maladies.

Et puis, il y a le panel des symptômes et des troubles du comportement de la maladie d’Alzheimer campés par les différents personnages.

Les plongeons rétrogrades d’Ernest qui se pense suivant les situations à la banque où il travaillait, au service militaire ou le jour de sa rentrée des classes alors qu’il entre à la résidence vieillesse.

Il y a aussi dame Rose qui vit un éternel voyage vers Istanbul dans le mythique Orient Express.

Les questionnements sans fin de Simone qui cherche sans cesse un téléphone

Les problèmes d’orientation d’Ernest qui ne retrouve pas la salle de restauration.

La désinhibition illustrée avec humour avec Eugène qui saisit la poitrine de l’animatrice.

La difficulté de compréhension de consignes simples à l’atelier de gymnastique.

La non reconnaissance d’objets toujours avec notre ami Ernest qui ne sait plus ce qu’est un ballon et se sert de sa cuillère en guise de couteau.

La déambulation avec Simone qui n’arrête pas les allers et retours.

L’enchainement logique perturbé lorsque qu'Ernest enfile son pull à l’envers par-dessus son veston.

Les sorties inopinées avec Théophile qui veut prendre la poudre d’escampette, ses bibelots sous le bras.

Les comportements d’agrippement de la dame du 1er étage.

L’apathie, les cris, les hallucinations, les états dépressifs figurés dans diverses planches.

Les obsessions d’Ernest qui est toujours sur le départ pour le travail, cravate au cou et mallette dans les bras.

La défécation dans des endroits inadaptés

De façon plus positive et très tendre, la scène de réminiscence de Marcel qui grâce à un mot prononcé par son épouse revit un évènement d’enfance.

La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt
La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt
La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt
La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt
La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt

L’autre personnage omniprésent du livre est Emile. Il partage sa chambre avec Ernest, l’accueille, lui fait visiter la maison, lui présente les voisins de table.

Dès le départ, on comprend qu’il s’ennuie et qu’il tue le temps en manipulant et jouant de ses camarades désorientés. Il leur dérobe des objets, leur carotte de l’argent, les oriente dans le jardin. Il n’empêche qu’il est attachant Emile lorsqu’il se prend d’affection pour Ernest et qu’il met tout en œuvre pour l’aider dans les actes de la vie quotidienne et qu’il imagine tromper le médecin en dissimulant ses pertes cognitives.

Sa grande peur à Emile, c’est de monter au 1er, là on l’on met les assistés, tout en haut de l’escalier, c’est l’antichambre de la mort, là où l’on va lorsqu’on devient invalides, incapables…

Il n’est pas dément Emile, encore qu’on se demande ce qu’il lui est passé par la tête lorsqu’il organise une fugue en voiture décapotable avec ses deux amis Ernest et Adrienne…La scène est surréaliste mais montre bien cette envie de vivre la vraie vie, en liberté jusqu’au bout sans contraintes, sans médicaments, sans maladies, sans vieillesse .

Comme si on jouait à «on dirait qu’on est jeunes et qu’on part en voyage».

 

Peu à peu les copains de la table montent au premier. Ernest lui aussi continue de se dégrader et à son tour rejoint l’étage.

Emilie ne s’amuse plus, il devient triste, son copain lui manque.

Un jour, il monte à son tour à l’étage de son plein gré et le voilà de nouveau auprès de son pote Ernest qu’il aide avec une grande patience. Les deux amis retrouvent le sourire en se retrouvant, Ernest à « reconnu » son ami. La vie reprend du sens.

Puis tout s’efface définitivement sauf cette amitié qui jusqu’au bout reste gravé dans les gestes d’Emile, dans les sens d’Ernest.

 

La fin de l’histoire nous ramène au rez-de-chaussée. Nous retrouvons Adrienne, seule rescapée de la table d’amis. Chacun interprètera la page 97 à sa manière. La vieille femme rejoint Rose dans son Orient express. Le train file dans un nuage de fumée. Je crois qu’elle est morte car s’en suivent deux grandes pages blanches, une nouvelle histoire à écrire lorsqu’on est passé de l’autre côté du pont de fer.

La tête en l'air de Paco Roca aux éditions Delcourt

La dernière page raconte Raymond en week-end chez son fils. Il coince son chien dans l’ascenseur avec une laisse trop longue. Milou s’en sort mais pas sûr que son maitre échappe à Alzheimer…..

 

Mon seul regret dans cette magnifique bande-dessinée est que l’auteur n’est pas pas poussé un peu plus loin ses investigations en valorisant le travail des professionnels, les techniques de prendre soin et les thérapeutiques non médicamenteuses.

Je remercie bien sincèrement les éditions Delcourt qui m’ont offert ce magnifique ouvrage que je vous encourage à lire si ce n'est déjà fait 😉

Adrienne, Emile et Ernest

Adrienne, Emile et Ernest

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Publié dans #Résidents, #Soignants, #Livres

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