Évolutions

Publié le 20 Mars 2017

Évolutions

C’est en 1998 que je suis entrée en gériatrie avec pour seul bagage mon envie de travailler auprès d’êtres humains. Et malgré cette envie, j’avais une grande appréhension tellement l’extérieur m’avait mis dans la tête des images caricaturées de ce travail que j’allais devoir effectuer.

Je suis entrée et j’ai vu tous ces vieux alignés le long des murs et un poste de télévision qui parlait dans le vide. Je suis restée une minute figée me demandant ce que chacun pouvait bien attendre? Quelques uns suivaient des yeux des dames en blancs qui traversaient sans cesse la salle au pas cadencé, d’autres somnolaient.

J’ai pris une grande goulée de relents d’hôpital, j’ai enfilé la blouse trop grande qu’on m’avait passée et j’ai suivi au pas de course la titulaire chargée de ma formation du premier matin.

Dans chaque couloir, j’ai vu des employées affairées qu’ici on appelait «les filles», les unes en blanc, des aides-soignantes, les autres en rose les agents de service hospitaliers et les troisième, une sous-catégorie des secondes dont je faisais désormais partie les CES (contrat emploi solidarité). Ma prise de poste démarra par cette prise de conscience de cette hiérarchie du bas de l’échelle hospitalière et de la grande abnégation qu’il me faudrait rapidement trouver.

Et parfois je me rebiffais en rappelant qu’à 34 ans, j’avais eu une vie avant la maison de retraite et que ma vie ne se résumait pas à ce nouvel emploi.

 

C’était assez animé dans les couloirs et cela contrastait avec le dortoir/salon de tout à l’heure. Les filles s’interpellaient pour savoir qui «faisaient» qui, il y avait des bruits de chariots métalliques, de portes qui claquaient lorsqu’elles ouvraient les fenêtres.

Je vis quelques dames sagement assises sur de drôles de petits tabourets en plastique verts, rouges ou bleus qui attendaient devant leur chambre. On m’expliqua qu’on les mettait au couloir le temps de faire le ménage.

Dans un coin, il y avait un sac de linge sale et à même le sol une pile de couches malodorantes. Je n’eus guère le temps de m’attarder sur le sujet car ma collègue cavalait d’une chambre à l’autre. Au bout du premier couloir, je ne savais plus en sortant, si je devais me diriger à droite ou à gauche. Elle répétait inlassablement les mêmes gestes qu’il me fallait enregistrer. Frapper un petit coup à la porte, s’engouffrer sans même attendre le «entrer». Devant mon regard étonné elle me précisa qu’ils étaient tous sourds.

Elle prononçait ensuite deux mots d’usage «Bonjour, vous avez bien dormi», elle ouvrait les volets, refaisait le lit sans guère s’intéresser à la personne assise dans son fauteuil, elle souhaitait «Bonne journée» et au suivant….Nous étions des tornades roses!

Les personnes avaient pourtant des noms que je découvrais inscrits sur chaque porte.

 

J’essayais d’imprimer ce qu’on me disait, ce que je voyais, ce que je sentais et de chasser la peur, les questionnements, les réflexions qui me brulaient les lèvres.

Avec beaucoup d’humilité je fis ce qu’on attendait de moi: récurer les WC, changer les draps de lits souillés, laver la vaisselle et servir la soupe. J’appris sans qu’on ne me montre grand-chose, à lever, à laver, à habiller, à mettre aux WC toutes ces vieilles gens. Je me souviens du choc lorsque pour la première fois j’ai vu le corps nu d’un vieil homme chétif et la poitrine plate d’une pauvre mutilée. A me concentrer à l’extrême, j’en oubliais moi aussi de parler, m’appliquant sur des gestes techniques bien peu maitrisés

Je tombais de haut en découvrant ce système de maisons de retraite vieillissant et quelques pratiques d’un autre âge. Et la mort rodait, murmurée à demi-mots ou bravée à coups d’histoires sordides rapportées au détour d’un couloir. La mort dépersonnalisée qui s’enfuyait à la nuit tombée sur un brancard branlant jusqu’au fond du jardin dans un morgue sombre.

De longs mois durant, je me suis débrouillée comme j’ai pu pour aider de mon mieux ces vieux qui malgré moi me retenaient. Pourtant mon intuition et ma bonne volonté ne suffisaient pas pour comprendre et savoir-faire, je vivais cruellement le manque de formation. J’avais envie de d’apprendre, de faire autrement, de voir plus loin et en même temps de fuir devant l’adversité et la pression constante d’une équipe aux aguets et de tous ces contrats qui pesaient sur ma tête et me gardaient sans cesse en insécurité.

Deux années passèrent et je fus étonnée de m’être finalement installée. Je trouvais le travail de plus en plus agréable et gratifiant. En faisant le ménage, ma langue se déliait, les gens me racontaient leur vie, me montraient leurs photos, m’offraient un bonbon et les tâches ingrates s’allégeaient de moitié. Peu à peu, je me mis à participer à la commission des menus, à concevoir quelques animations et l’on me laissa faire.

Mes formations ont commencé, «L’accueil», «La communication» et en 2001, un grand plan «Alzheimer», enfin je naissais pour de bon en tant que vraie soignante. Toutes ces connaissances nouvellement acquises élargissaient d’un coup le champ des possibles et de mon avenir.

Avec la loi 2002 rénovant l’action sociale, nos maisons de retraite devinrent des EHPAD et l’on entra d’un coup dans l’ère nouvelle des établissements accueillant des personnes âgées dépendantes. Tant de notions nouvelles firent leur apparition, tant de projets, de thèmes à travailler: les soins, la vie quotidienne l’alimentation, les lieux de vies, les relations humaines, la dignité, l’animation.

Des groupes de travail furent constitués et ce fut le début de mon engouement pour la vie sociale et plus le temps passait plus j’eus l’opportunité de laisser ma serpillère.

 

Aujourd’hui, je suis Aide-médico-psychologique et je suis fière d’avoir pris ma part dans cette évolution et d’avoir grandi au fil du temps.

Que de progrès et d’avancées depuis vingt ans. De la maison de retraite à l’EHPAD qui aspire à devenir un lieu de la vraie vie, des couches aux protections d’incontinence, du réfectoire à la salle de restaurant, de la chambre au logement privé, de la salle d’attente au salon de vie, du pensionnaire au résident, de la mort cachée aux directives anticipées, des unités fermées aux villages Alzheimer….

La personne âgée n’est plus une charge, elle est désormais prise en soin, accompagnée, aidée pour créer avec elle un projet personnalisé. Ce prendre soin est un concept subtil qui inclut la prise en compte de des besoins fondamentaux, de l’histoire de vie, de la psychologie, de l’histoire médicale….Il nécessite en outre l’acquisition de connaissances théoriques, de gestes techniques, de savoirs faire en matière de communication et de gestes bienveillants.

L’accompagnement quotidien est indispensable mais il reste insuffisant s’il n’est assorti d’une vie sociale ouverte et de toutes sortes de questionnements pour une large vision de ce que sous-entend vivre en EHPAD.

Chaque nouveau résident implique donc une rencontre résident/soignant sur une durée indéterminée.

Prendre soin c’est se soucier d’autrui en le considérant comme notre semblable digne d’offrir et de recevoir, c’est un compagnonnage qui chaque jour élargira nos richesses mutuelles.

Il est bon régulièrement de descendre de vélo, pour se regarder pédaler, pour réfléchir à nos pratiques, à tous nos gestes, à notre histoire d’établissement. Il est bon de temps à autre de se retourner sur le chemin de soins pour mesurer comment peu à peu les valeurs évoluent et nous invitent sans cesse repenser l’accueil des gens âgés.

Aujourd’hui, nous sommes de nouveau en réflexions positives, nous sortons de nouveau de nos zones de confort et c’est avec la philosophie de soins Humanitude de l’institut IGM que nous souhaitons désormais accompagner les hommes vieux et préparer demain.

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Publié dans #Résidents, #Soignants, #De l'hospice à l'ephad

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