Elles veulent attraper le soleil du jardin

Publié le 19 Mai 2016

Elles veulent attraper le soleil du jardin

Les petites dames, ce groupe de résidentes graciles qui trottinent du soir au matin et franchissent les issues de secours.

La déambulation est l’un des troubles du comportement de la maladie d’Alzheimer, elle est un substitut d’activités. Les petites dames font leur marché sur les chariots soignants ou dans les chambres des voisines. Elles empaquettent leurs trouvailles dans leurs serviettes ou au fond de leur sac et le soir venu, nous retrouvons un pot de yaourt vide, un morceau de pain dur, un gant de toilette en guise d’étui à lunettes …

Les petites dames se reconnaissent entre elles, se retrouvent d’instinct et conversent gaiement dans la langue Alzheimer, celle que comprend le cœur. Il n’est pas rare d’en croiser deux ou trois se tenant par la main, se dirigeant tranquillement vers la porte du parc.  

Lorsqu’il est l’heure de manger ou d’aller se coucher, nous leur prenons la main et accrochons leurs yeux aux nôtres. Nos voix doivent être douces, nos gestes calmes et nos sourires francs.

« Madame Gabrielle, je vous invite à venir déjeuner »

Nous leur disons toujours madame accolée aux prénoms d’une époque passée et nous marchons de concert vers la salle à manger.

 Et voici qu’arrivées au but jaillit d’une bouche pâle : Merci maman  

« Je vous rappelle votre maman » dis-je alors doucement sans lâcher le regard et la main dans la mienne.

La dame ne répond pas, déjà passée à autre chose, saisissant les couverts qu’elle découvre devant elle.

Il est vrai que ce prendre soin dans l’intimité des résidentes fait penser à une mère veillant au bien-être de son enfant.

Au début de ma carrière, les soignants étaient exhortés à garder une juste distance professionnelle avec les résidents, à ne pas s’attacher à eux, à ne pas prodiguer de gestes de tendresse…

La juste distance à évoluer avec le prendre soin (qui a remplacé le prendre en charge) des personnes atteintes de maladies neurodégénératives.  Ce sont elles qui nous ont permis tout en restant professionnels de nous ouvrir à d’autres philosophies de soins et de vie.

Les petites dames n’ont plus de filtres. Leur visage, leur corps expriment leurs ressentis. La main se lève si elles ne comprennent pas ce qu’on attend d’elles mais elles disent aussi « tu es belle » et nous serrent dans leurs bras.

Les soignants ont appris à parler cette langue du cœur dont je parle sans cesse. Une communication des yeux, des mains et des mots bienveillants.

Les soignants aident et accompagnent dans chaque moment clé de la vie en Ehpad. Ce sont des moments simples mais inestimables pour entrer en relation, pour préserver l’autonomie et l’humanité de chacun.

 Les plus belles compétences, les plus belles qualités humaines et professionnelles sont mises en exergue auprès des personnes dont la mémoire s’effiloche.  

Un grand merci à tous les soignants de gériatrie

et aux petites dames graciles.

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Publié dans #Soignants, #Résidents

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